Le Bal des iguanes

18.50

Tous les ingrédients sont réunis pour faire de cet été pourri une période difficile à passer. La pluie, bien sûr, les orages et une température pas toujours clémente, mais aussi le lieu et les gens qui s’y trouvent. Imaginez : un château évoquant un organe géant fossilisé transformé en maison de retraite de luxe, des résidents au lourd passé mystérieux qui agitent leurs cannes comme ils le feraient d’une arme, et puis cette jeune femme, Lise, une aide-soignante, qui paraît avoir une conception bien particulière des soins palliatifs en fin de vie. Au bout de tout cela, la Provence, le soleil enfin, mais, en compagnie d’un cadavre couvert de mouches et d’un vieillard qui possède un estomac hors du commun, comment voulez-vous passer de bonnes vacances ?

Disponible sur commande

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Description

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Titre : Le Bal des iguanes

Auteurs : Brice Tarvel

Collection : Éclats de Lune

Illustrateur : Nathy

ISBN : 978-2-36976-132-7

Date de sortie : 30 janvier 2015

Version brochée : 18.50€ grand format

Version numérique : 5.49€

Nombre de pages : 238 pages  (152*229mm)[/vc_column_text][/vc_column][vc_column width= »1/2″][vc_column_text]

Tous les ingrédients sont réunis pour faire de cet été pourri une période difficile à passer. La pluie, bien sûr, les orages et une température pas toujours clémente, mais aussi le lieu et les gens qui s’y trouvent. Imaginez : un château évoquant un organe géant fossilisé transformé en maison de retraite de luxe, des résidents au lourd passé mystérieux qui agitent leurs cannes comme ils le feraient d’une arme, et puis cette jeune femme, Lise, une aide-soignante, qui paraît avoir une conception bien particulière des soins palliatifs en fin de vie. Au bout de tout cela, la Provence, le soleil enfin, mais, en compagnie d’un cadavre couvert de mouches et d’un vieillard qui possède un estomac hors du commun, comment voulez-vous passer de bonnes vacances ?

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 « En bref, c’est un bon thriller palpitant qui nous plonge dans un univers étrange quoique sombre et glauque. La fin est vraiment prenante, qui met en haleine le lecteur.
Amateur du genre, ce livre est fait pour vous ravir !! »

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Informations complémentaires

Poids 0.499 g
Dimensions 22.9 x 15.2 mm
Couverture

,

Autre

Oneshot, Thriller

Format

Broché

Où trouver nos livres

Amazon, Cultura, Chapitre, Place des Libraires

CHAPITRE PREMIER

Le jeu est le dernier recours avant l’ennui, soupira Robert Vauquelin, dit Bob, l’ancien truand.

Ne laissant filtrer qu’un mince trait de regard sous ses lourdes paupières de saurien, il fixait ses cartes comme s’il avait en main tous les mandats d’arrêt qui avaient émaillé sa longue et tumultueuse existence.

Henriette Dunoyer, installée face à Vauquelin, de l’autre côté de la table, émit un petit rire idiot, ce qui était chez elle une réponse à tous les propos qu’elle pouvait saisir, même quand elle n’en comprenait pas le sens. Était-elle consciente que cette hilarité imbécile et sporadique était tout ce qu’elle conservait de sa jeunesse depuis longtemps envolée, gâchée en moult minauderies mondaines ? Toujours est-il que, pour qui n’y était pas habitué, ce grelottement aux sonorités cristallines produit par sa gorge garnie de pendeloques de peau fanée ne manquait pas de surprendre avant de faire sourire, puis d’irriter.

Le jeu, murmura Leufroy Nox en remuant à peine les lèvres, c’est surtout, avec l’incontinence, ce qui rend semblables les deux extrémités de la vie.

En déposant son valet d’atout sur la table avec l’air de s’excuser, Maurice Dorson, alias Has Been, se risqua à compléter :

À cette différence que nous, les gens de l’hiver, nous ne possédons plus les jambes pour jouer au ballon ou pour courir jusqu’au pot de chambre avant le lâcher les vannes.

Le vieil acteur se tenait aux côtés de Bob Vauquelin, place qu’il n’aimait guère et qui le mettait mal à l’aise, face à Leufroy Nox, l’ex-gourou, qui, de temps à autre, touchait le bras d’Henriette Dunoyer pour tempérer ses gloussements horripilants.

« Manquerait plus que ces vieux débris s’oublient sous eux ! » songea Lise qui se tenait debout non loin des joueurs de belote et qui prêtait une oreille plus ou moins attentive aux propos échangés.

Hormis la discrète et gentille Mme Pajon, Joséphine de son prénom, qu’elle surprenait souvent en train de parler aux quatre géraniums qui garnissaient le rebord de sa fenêtre, elle n’aimait aucun des pensionnaires des Myriadines, cette maison de retraite dont elle ignorait l’existence trois semaines plus tôt. Depuis qu’elle était entrée dans son rôle d’aide-soignante, elle avait l’illusion d’être une sorte de bergère veillant sur un troupeau de varans qui, sous des allures placides, pouvaient à tout moment montrer les crocs ou claquer de la mâchoire. Avec leur peau à la fois coriace et flasque, leurs doigts pareils à des griffes, leurs yeux qui vous fixaient parfois avec dureté comme pour vous reprocher votre jeunesse, ces vieux schnocks avaient l’air de crocodiles faussement sommeillants avides de se jeter sur un festin.

En chef de meute, Bob Vauquelin était parfait. C’était le plus sûr de lui, le plus inquiétant. Malgré ses soixante-seize ans, il n’hésitait pas à vous palper la croupe ou les seins si vous aviez le malheur de ne pas conserver vos distances. À ce qu’on racontait, il avait été proxénète, braqueur de banques, trafiquant de drogue, puis, après des séjours plus ou moins longs derrière les barreaux, il avait magouillé avec un parti politique peu recommandable, ce qui lui avait fait bénéficier de soutiens puissants et lui avait permis de bien retomber sur ses pattes. Quand on traîne derrière soi un tel pedigree, il est rare qu’on ait pris le temps d’apprendre les bonnes manières.

Il était parvenu à deux reprises à passer ses grosses mains tavelées de taches hépatiques sur le bas des reins de Lise. La première fois, elle en avait ressenti un dégoût disproportionné et, si elle ne s’était pas contrôlée, elle lui aurait cassé sur la tête la carafe d’eau qu’elle tenait à la main. La fois suivante, elle lui avait décoché un coup de coude dans les côtes qui avait dû être douloureux, car le vieux maquereau n’avait pu s’empêcher de grimacer en exhibant ses trois dents en or.

Malika, la petite Maghrébine collègue de travail de Lise, avait raconté que Vauquelin lui avait proposé sa chevalière en échange d’une fellation.

S’il apprenait une chose pareille, mon mari le tuerait, avait haleté Malika en tremblant de tous ses membres.

Après un tel incident, elle qui se recoiffait de son foulard islamique dès qu’elle mettait le pied hors des Myriadines, elle ne devait pas être loin de penser qu’elle travaillait dans une succursale de l’enfer. Cela ne l’empêchait pas d’accomplir sa tâche à la perfection et de se montrer très agréable en toute circonstance. Lise appréciait sa compagnie, tout comme celle de Joséphine Pajon. Heureusement qu’il y avait ces deux-là pour répandre un peu de lumière dans cet établissement lugubre.

Leufroy Nox — comment pouvait-on porter un nom de baptême pareil associé à un patronyme si peu ordinaire ? — était probablement d’une trempe égale à celle de Vauquelin, mais il se montrait beaucoup plus réservé, économisant autant ses gestes que ses paroles. Il n’en était pas moins inquiétant lui aussi, surtout quand on savait qu’il avait présidé à la destinée d’une secte qui s’était retrouvée soupçonnée d’avoir pratiqué des sacrifices humains.

« Ce ne sont que des ragots, chuchotait une petite voix à l’oreille de Lise lorsqu’elle se mettait à penser à ce genre de choses. Bob Vauquelin n’a sûrement jamais atteint dans le banditisme l’envergure qu’on lui prête et l’énigmatique Nox n’est sans doute qu’un curé manqué qui n’a jamais fait de mal à une mouche. »

C’était peut-être l’atmosphère, l’aspect même du château réhabilité dans lequel s’étaient installées les Myriadines qui faisait que d’étranges rumeurs circulaient sur certains résidents. Dressée au milieu du vignoble, à mi-pente de la Montagne de Reims, l’imposante bâtisse de style baroque évoquait le legs de briques roses et de pierres blanches d’un jeune architecte fiévreux à l’ultime stade de la tuberculose. On eût dit une excroissance incongrue, une verrue stérile plantée au cœur de ces terres génératrices de l’or pétillant inventé par le moine dom Pérignon. Pour ne rien arranger, la haute toiture d’ardoise jalonnée de chiens-assis et les arbres centenaires flanquant la cour d’honneur entretenaient une pénombre qui conférait une roseur séreuse aux pierres de façade. Avec un peu d’imagination — et Lise n’en manquait pas —, à l’intérieur, on aurait pu se croire enfermé dans quelque chose qui avait été vivant, dans un organe qui n’en finissait pas de se dessécher.

« C’est comme si, telles des fourmis, on passait notre temps dans un gros bout de poumon nécrosé qu’aurait craché l’architecte atteint par les bacilles de Koch », se disait Lise quand elle était d’humeur maussade.

Le seuil des Myriadines franchi, on avait conscience que tout était beaucoup trop vaste, conçu pour une autre époque et une autre utilisation. Un comte et une comtesse entourés d’une ribambelle d’enfants avaient dû jadis occuper ces lieux, y organisant des réceptions et des fêtes dont l’écho devait parvenir jusqu’à Paris. Des éclats de voix joyeux, des rires de la nature de ceux qu’égrenait trop volontiers Henriette Dunoyer avaient résonné dans ces salles immenses et, dans la cour d’honneur, attelés à des calèches, des chevaux n’avaient sans doute pas manqué de racler le sol du sabot en piaffant d’impatience. On eût dit que, malgré les nouveaux aménagements, les parois rajoutées, les ordinateurs disposés un peu partout, il subsistait une trace de ces fastes passés, une sorte de suint mystérieux qui imprégnait les murs.

L’ambiance singulière du manoir finissait forcément par porter sur les nerfs, par embrouiller les esprits. Pour juguler ce sentiment de crainte qui vous saisissait parfois, les plus fragiles — recrutés le plus souvent parmi les lingères, les cuisinières ou les femmes de ménage — inventaient des récits sans queue ni tête qui rajoutaient à l’angoisse, espérant sans doute un effet homéopathique bénéfique.

La dernière rumeur concernait Gilbert Joussin, ce sexagénaire à face de lune qui était entré aux Myriadines quelques jours après l’arrivée de Lise. Qui avait colporté qu’il possédait un estomac hors normes, monstrueux, et qu’il avait jadis été mêlé à une épouvantable histoire de cannibalisme ? La maison de retraite comptait une quarantaine de membres du personnel et plus du double de pensionnaires. Il n’était donc guère aisé de soupçonner une personne plus qu’une autre.

Moi, je suis du genre à gober tout ce qu’on me raconte, répétait Joséphine Pajon lorsque Lise et elle abordaient le sujet des cancans terrifiants. Voilà pourquoi j’évite au maximum de sortir de ma chambre, de m’éloigner de mes précieux géraniums. À l’heure des repas, quand je me vois obligée de m’attabler avec tous ces gens qui semblent traîner bien des casseroles très mal récurées derrière eux, j’avoue que je n’en mène pas large. Je redoute toujours qu’un couteau soit brandi de façon menaçante ou qu’une substance toxique soit mêlée à mon assiettée pendant que j’ai le dos tourné.

Elle ajoutait presque toujours :

Ici, la sélection des résidents se fait par l’argent. Crapules, fêlés, gâteux et consorts sont autorisés à finir leurs jours aux Myriadines dès l’instant où ils possèdent un confortable compte en banque. Si, après le décès de mon pauvre Louis, je ne m’étais pas retrouvée à la tête d’un capital conséquent, je n’aurais jamais été admise dans ce fichu château. Mon défunt mari et moi, nous possédions une biscuiterie, une usine dont les produits étaient appréciés bien au-delà de nos frontières. Quand on exerce une telle activité, il n’y a guère de place pour la malhonnêteté et les agissements illicites, n’est-ce pas ?

Une photo de feu Louis Pajon trônait sur le buffet qui occupait une bonne partie de la chambre de Joséphine. On y voyait un homme au visage étroit barré par une fine moustache, au teint mat et aux cheveux plaqués en arrière, dont le regard noir ne dégageait aucune chaleur. Bien que son épouse ne manquât jamais de vanter ses mérites, Lise pressentait qu’il avait été un personnage peu commode, aussi inflexible avec sa femme qu’avec ses employés, et elle n’aurait pas été étonnée d’apprendre qu’il avait profité de sa supériorité hiérarchique pour abuser de certaines ouvrières de son usine.

Du côté des joueurs de belote, la partie de cartes était terminée. Les hommes discutaient à voix basse sans animation et la vieille Dunoyer continuait de lâcher un rire stupide de temps à autre, ce qui, vu la mine plutôt sérieuse de ses compagnons de table, paraissait plus que jamais incongru. Lise se demandait de quoi pouvaient à présent parler les trois vieillards, d’autant que le timide Has Been participait à la conversation. Elle aurait pu se rapprocher afin de saisir quelques bribes, mais, dans ce cas, Bob Vauquelin n’aurait pas manqué de remarquer son manège et de lui lancer une obscénité pour la faire s’éloigner. Il convenait qu’elle demeure discrète. Elle avait tout à y gagner, d’autant que cette garce de Christine Ternot, l’infirmière-chef, venait de faire son apparition dans la salle de jeu.

La Ternot était une grande blonde aussi peu naturelle que possible, qui promenait avec une même ostentation son sourire mécanique, ses yeux froids de faïence bleue et sa queue de cheval trop longue qui lui donnait l’air d’une jument prête à ruer des quatre fers à la moindre contrariété. Il suffisait de voir sa blouse immaculée et sans aucun faux pli pour comprendre que, à part donner des ordres d’un ton acerbe et manifester de l’énervement pour la moindre broutille, elle ne faisait pas grand-chose. Personne n’ignorait qu’elle était la maîtresse de Paul Mangre, le directeur des Myriadines, et cela expliquait qu’il ne lui était jamais tenu rigueur de son comportement abusif. Elle détestait Lise, naturellement, et cette dernière le lui rendait bien, mais, sous peine de perdre son emploi, l’aide-soignante devait systématiquement tempérer ses sautes d’humeur.

« Je crois que j’aurais plus de plaisir à la tuer que de gagner au loto si j’étais joueuse », se disait Lise à chaque fois qu’elle l’apercevait.

Malika distribuait de la grenadine au fond de la salle, là où se regroupaient de préférence les joueurs de Scrabble et de dominos. Il s’agissait d’ailleurs surtout de joueuses, car, comme chacun le sait, le veuvage est un des rares acquis pour lequel la gent féminine n’a pas eu à batailler pied à pied. De voir toutes ces têtes grises ou chenues, ces dos mal fagotés penchés sur des carrés ou des rectangles de matière plastique avait quelque chose d’infiniment déprimant. C’était à se demander pourquoi la vie se terminait le plus souvent ainsi, en effilochages pitoyables qui n’avaient d’autre utilité que de témoigner de l’inanité de toute existence.

Dehors, il pleuvait dru. Une pluie en diagonale qui frappait avec force, faisant sautiller les graviers de la cour et déposant de longues balafres translucides sur les vitres. On eût dit que l’odeur vivifiante de l’averse parvenait à s’infiltrer à l’intérieur du manoir, de sorte qu’on n’aurait pas été plus étonné que ça de voir des escargots se promener sur les murs. On était pourtant au mois d’août, un mois d’août malmené par la succession des orages et qui n’arrivait pas à se débarrasser d’un ciel encombré de gros nuages sombres.

Lise aimait bien ce genre de temps. Cela lui rappelait l’époque où, par manque d’argent, sa mère et elle s’étaient retrouvées contraintes à vivre dans une caravane vétuste installée sur un terrain réservé aux gens du voyage. Elle n’avait alors que neuf ans, restait des heures avec sa poupée blottie contre elle à écouter la pluie qui tambourinait sur le toit de leur ersatz de maison. Marie, sa mère, était le plus souvent absente, effectuant des petits boulots à droite ou à gauche, ou bien bataillant pour essayer d’obtenir une pension alimentaire d’un époux fuyard qui s’était engagé dans la Légion étrangère.

Ce sera une belle fête ! brama tout à coup Bob Vauquelin en se levant et en étirant ses bras de lutteur.

Il n’avait plus beaucoup de cheveux, possédait un visage buriné taillé à la serpe que sillonnaient des rides si profondes qu’on pouvait les croire noires de crasse, mais il avait conservé un corps puissant de gorille que seule une prothèse de hanche handicapait quelque peu. Contrairement à certains pensionnaires qui traînaient à longueur de journée en pyjama ou en robe de chambre, il était toujours vêtu comme pour sortir, tiré à quatre épingles, et arborait une pochette dont la couleur changeait chaque jour.

« N’empêche qu’il ne dépareillerait pas dans la cage d’une ménagerie », n’en estimait pas moins Lise.

À quelle fête le vieil anthropoïde faisait-il allusion ? Le 15 août était passé depuis une semaine, la Toussaint n’était pas pour tout de suite et, de toute façon, ces deux dates ne méritaient aucune l’appellation de belles fêtes. Il s’agissait peut-être tout simplement d’une de ces soirées que Vauquelin et ses vieux comparses organisaient régulièrement dans la chambre de l’un ou de l’autre. Cela se terminait souvent par de la viande soûle à ne plus que savoir en faire, avait raconté Malika, et les résidents exclus de la liesse ne manquaient pas de se plaindre du tapage nocturne.

L’alcool était interdit aux Myriadines, mais personne n’ignorait qu’il circulait sous le manteau ou la veste de pyjama, car le contenu des colis livrés par la poste n’était pas contrôlé. De plus, le château n’avait rien d’une prison, on pouvait y entrer et en sortir en toute liberté dès l’instant où on possédait des jambes valides, de sorte qu’il était facile de se faire conduire à Reims en taxi afin d’y dévaliser le rayon des spiritueux d’un supermarché.

Abandonnant Has Been et la Dunoyer à la table, Vauquelin et Nox se dirigèrent vers l’ascenseur desservant les deux étages, là où se trouvaient les chambres dévolues à chaque pensionnaire, celles situées sous le grand toit d’ardoises étant réservées plus particulièrement aux vieillards grabataires ou atteints de sénilité mentale sérieuse. Les deux septuagénaires avaient-ils décidé d’aller faire la sieste ou de regarder la télévision dans la chambre de l’un ou de l’autre ? C’était peu probable. Ils n’étaient pas du genre à se recoucher pour un oui ou pour un non et, s’ils avaient voulu se divertir avec la télé, ils auraient pu le faire dans le salon du rez-de-chaussée affecté à cet usage.

« Ils ont à comploter, songea Lise. Rien que tous les deux. Peut-être à propos de cette fête dont parlait Vauquelin. »

Elle se traita d’idiote. Elle devenait parano, voyait le mal partout. Avoir envie de faire la fête était tout le contraire d’une aspiration malsaine. À moins d’avoir l’intention d’organiser une sorte de sabbat, évidemment. Mais il ne pouvait être question de cela, même si Leufroy Nox avait jadis participé à des cérémonies pas très catholiques, ce qui restait à prouver.

Vous rêvassez, mademoiselle Arvy ?

C’était la Ternot. Sa voix tranchante comme un scalpel. Perdue dans ses réflexions, Lise ne l’avait pas vue s’approcher. L’infirmière-chef exhibait ses dents chevalines, donnant l’impression qu’elle allait vous sectionner un doigt séance tenante.

Je conçois que votre jeune âge puisse vous rendre encline à la songerie, mais je vous rappelle que vous êtes au travail.

L’envie de lui briser une chaise sur le crâne était là, énorme. Mais que répondre d’autre que :

Je surveillais, madame.

On l’appelait « madame », même s’il n’était pas du tout certain qu’elle eût convolé à un moment quelconque de son existence. Qui aurait voulu d’un tel canasson ombrageux dans son écurie ?

Le petit rire de Christine Ternot. Comme le bruit d’une scie attaquant un métal. Pas le même que celui de la vieille Dunoyer, mais tout aussi dévastateur pour les nerfs.

Vous surveilliez ? Espériez-vous surprendre en flagrant délit nos petits vieux et nos petites vieilles en train de miser de grosses sommes au cours d’un de leurs jeux à la godille ? Et encore même que cela serait, en quoi ça nuirait au bon fonctionnement des Myriadines ?

La Ternot triomphait sur toute la ligne, comme à son habitude. Elle se serait presque mise à ronronner de contentement, cela se voyait à la brillance de ses prunelles bleu bidet. Elle fit mine de réajuster sa blouse impeccable, eut un geste de la tête pour faire valser sa queue de cheval, puis reprit :

J’ai trouvé cet instrument dans la chambre de Gilbert Joussin. Il était dissimulé dans le tiroir du bas d’une commode.

Il s’agissait d’un couteau de cuisine, d’une de ces larges lames qu’on utilise pour découper un gigot. L’infirmière venait de le faire apparaître au milieu du torchon dans lequel il se trouvait enveloppé et le brandissait sous les yeux de Lise comme elle l’aurait fait d’un étron.

Il a été dérobé aux cuisines. Je veux savoir pourquoi ce Joussin a jugé utile de se l’accaparer et quelle utilisation il comptait en faire.

Je… je ne suis pas détective, balbutia Lise qui ne parvenait pas à détacher ses yeux du coutelas.

Puisque vous semblez ne rien avoir de mieux à faire, pourquoi ne joueriez-vous pas les Sherlock Holmes ? assena la blondasse en tordant sa bouche grasse d’un rouge carmin.

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